De Shein à la fiscalité, chronique d’un débat qu’on croyait impossible

C’est parti d’abord d’une conversation toute simple mon indignation. Il y a quarante-huit heures, un ami à la maison, un thé à la main, on parlait de Shein, de Temu, de ces plateformes qui vendent des objets et des vêtements à des prix défiant la gravité économique.

En toile de fond, il y a le scandale du moment : celui des poupées sexuelles pour mineurs, vendues en ligne et liées à Shein. Cet article n’en parle pas directement — il le dénonce, évidemment — mais il ne s’y attarde pas. Parce que Shein et Temu ne seront jamais stoppés par la morale seule.

Quelles que soient les polémiques, ils continueront à prospérer tant que les consommateurs, eux, continueront d’être pauvres. Et c’est là tout le nœud du problème : quand les gens n’ont plus les moyens d’acheter autrement, ce n’est pas eux qu’il faut blâmer, c’est le système qu’il faut adapter.

Le point de départ : et si la France devenait la Chine de l’Europe ?

C’est à ce moment-là que je lui ai dit :

« Tu savais que la France pourrait devenir le Shein européen ? Qu’on pourrait produire ici, à peine 30 % plus cher que la Chine, si on retirait toutes les taxes ? »

Il m’a regardée, incrédule. Il m’a répondu que ce n’était pas possible. Et pourtant, j’en étais sûre. Parce que ce modèle, je l’ai déjà imaginé.

Il y a six à neuf mois, j’avais créé ce concept du Shein français — un modèle économique complet, pensé pour rayonner sur toute l’Europe.

Pas une copie du low-cost chinois, mais un écosystème régional de production locale, intelligent, fluide, équitable. Je l’avais travaillé région par région, en réduisant les distances, en créant des circuits courts.

Chaque région devait devenir une spécialiste : textile ici, équipement là, artisanat ailleurs. Un t-shirt fabriqué en Bretagne serait vendu moins cher à Brest qu’à Paris, et inversement : le prix varierait selon la proximité du lieu de production, pour favoriser l’achat local et limiter les transports.

Ce n’était pas seulement un modèle industriel : c’était une économie circulaire territoriale. Un système où chaque territoire produit, vend et échange dans une logique de répartition intelligente.

L’erreur française : tuer ce qu’on a de plus précieux

Je lui ai expliqué que si la France pouvait devenir le Shein européen, c’est parce qu’elle possède le seul atout énergétique d’échelle mondiale sur le continent : le nucléaire.

Un parc capable de garantir une énergie stable, propre et bon marché. Et qu’au lieu d’en faire une force, on l’a affaibli, critiqué, ralenti, presque saboté.

C’est une aberration.

Parce qu’avec une énergie au prix coûtant, la France pourrait redevenir une fabrique continentale, un pôle industriel central au service de toute l’Europe. Nous avons les ingénieurs, la technologie, les machines et les savoir-faire. Il ne manque qu’une chose : le courage politique de tout simplifier.

Pourquoi Shein et Temu cassent les prix

Eux produisent dans un monde où la fiscalité ne pèse pas sur la production.

Là-bas, tout est organisé pour alléger la chaîne économique :

l’énergie au prix coûtant, des charges sociales minimales, peu ou pas d’impôts de production, des zones franches pour la logistique, et des avantages fiscaux pour l’export.

En clair : ils libèrent la production et taxent la consommation. En France, on fait l’inverse : on étrangle la production et on plafonne la consommation.

En France, un produit paie mille fois avant d’exister

Avant même d’arriver en rayon, chaque produit traverse une montagne de prélèvements.

La matière première est taxée à l’importation, le travail supporte des charges sociales et patronales élevées, les impôts de production s’empilent (CFE, CVAE, taxe foncière), la logistique paie des péages et une TVA sur les transports, et la vente finale subit 20 % de TVA, plus l’impôt sur les sociétés.

C’est ainsi qu’un t-shirt vendu dix euros en Chine ressort à près de trente euros en France — non pas à cause du coton ou du fil, mais à cause des couches fiscales accumulées.

L’énergie, l’arme oubliée de la réindustrialisation

La France produit pourtant l’électricité la moins chère d’Europe.

Le coût réel du mégawattheure est d’environ 60 €, mais les entreprises le paient souvent plus du double, entre 100 et 130 €, à cause de la spéculation européenne et des taxes locales (TICFE, CSPE, TVA).

Si l’énergie était vendue au prix coûtant aux producteurs français, le prix d’un vêtement chuterait d’environ 5 à 8 % immédiatement, sans toucher aux salaires.

C’est un levier simple, concret, et pourtant ignoré.

Retirer la fiscalité, pas la qualité

L’idée n’est pas de fabriquer du low-cost jetable, mais de fabriquer intelligemment.

De retirer ce qui n’a rien à faire dans le prix d’un produit : les impôts de structure, la TVA en cascade, les taxes sur la taxe, les cotisations qui ne servent ni l’emploi ni la production. Ce que j’appelle le “taux spécial industrie”, c’est un régime fiscal allégé réservé à la production réelle.

Concrètement, cela signifie :

TVA à 5,5 % sur les produits fabriqués en France,

énergie vendue au prix coûtant,

charges patronales nulles sur les deux premiers SMIC,

suppression des impôts de production,

logistique défiscalisée sur les flux entre sites français,

et un crédit d’impôt automatique de 10 % sur chaque produit réellement fabriqué et vendu ici.

Résultat : une baisse cumulée d’environ 45 % du coût final par rapport à la situation actuelle.

Le test du t-shirt

Prenons le même t-shirt vendu 10 € en Chine.

En France, aujourd’hui, il sortirait autour de 30 €.

Avec un “taux spécial industrie”, en supprimant les impôts de production, les charges sociales sur les bas salaires et la TVA réduite à 5,5 %, ce t-shirt descendrait à environ 13 à 14 euros.

Soit 30 % de plus seulement que le prix chinois.

Pas trois fois plus cher.

Pas inaccessible.

Juste plus juste.

Désempiler plutôt que subventionner

La solution ne consiste pas à distribuer des aides publiques, mais à désempiler les taxes.

Arrêter de taxer cinq fois le même acte : fabriquer.

Un État intelligent ne devrait pas financer ce qu’il empêche de prospérer ; il devrait simplement cesser de lui mettre des bâtons fiscaux dans les roues.

On ne subventionne pas des pertes,

on désempile des taxes.

Ce que ça changerait

Moins d’impôts sur la production, c’est plus d’ateliers qui rouvrent.

Moins de charges sur le travail, c’est plus d’embauches.

Une énergie vendue au prix réel, c’est plus d’exportations.

Une TVA réduite, c’est plus d’achats responsables.

Et surtout, c’est une équation sociale nouvelle :

+30 % pour un produit local, durable et traçable, c’est un prix acceptable.

C’est même un prix citoyen.

Le nouveau contrat fiscal

La France doit assumer une fiscalité à deux vitesses :

classique pour les services, allégée pour la production.

L’une finance l’autre.

C’est ce qu’a fait la Chine, c’est ce que font les États-Unis avec leurs zones industrielles, et c’est ce que l’Europe tarde à comprendre. Ce n’est pas du libéralisme sauvage. C’est du réalisme économique.

En conclusion

Oui, c’est possible.

Un Shein français, ou plutôt un Made in France équitable, pourrait exister.

Pas en copiant la Chine, mais en renversant notre logique fiscale.

Ce n’est pas la main-d’œuvre qui coûte.

C’est la fiscalité qui s’empile.

Et quand on vend à nos usines l’énergie qu’on produit deux fois plus cher que chez nos concurrents,

le vrai scandale, ce n’est pas Temu ou Shein.

Le vrai scandale, c’est nous. C’est comme si on produisait du pain à 1 € et qu’on se le revendait à 3 €.

Hanan Zahouani

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