De Christine de Pizan à Asma Lamrabet, de la régence d’Anne de France aux réformes marocaines contemporaines, l’histoire montre un même paradoxe : les femmes façonnent le pouvoir tout en étant contraintes à l’ombre.

I. Anne de France : soumission prêchée, pouvoir exercé

En 1503, Anne de France rédige pour sa fille Suzanne de Bourbon un guide de conduite morale et politique. Héritière des « miroirs » médiévaux, elle recommande prudence, humilité et maîtrise de soi. Pourtant, derrière ce discours d’effacement, elle gouverne de fait : régente pour le jeune Charles VIII, architecte de la stabilité dynastique.

Clé de lecture : son texte n’est pas une pédagogie d’émancipation, mais une pédagogie d’efficacité dans l’ordre patriarcal : régner sans paraître dominer. Une ruse politique au féminin — modèle durable, encore visible aujourd’hui.

II. Christine de Pizan : penser le pouvoir au féminin

Un siècle plus tôt, Christine de Pizan avait déjà ouvert une autre voie. Dans La Cité des Dames (1405), elle imagine un espace symbolique où les femmes bâtissent une cité gouvernée par leurs vertus et talents. Poète et penseuse politique, elle défend l’égalité par la plume : non plus survivre dans l’ordre dominant, mais légitimer la présence des femmes dans l’intellect, la morale et le politique. Là où Anne enseigne l’art de composer, Christine propose un horizon.

Cette tension entre pédagogie de l’ombre et utopie de la cité féminine, entre adaptation et subversion, pose d’emblée la double piste qui traversera l’histoire : composer ou confronter, négocier ou inventer.

III. Un miroir français pour comprendre le Maroc

Cette tension résonne avec l’histoire marocaine : influence réelle des femmes, injonction persistante à la discrétion. Quelques jalons éclairent cette dynamique.

Zaynab an-Nafzaouiyya (XIᵉ siècle), épouse de Youssef Ibn Tachfin, est surnommée « Reine du désert ». Conseillère écoutée, elle pèse sur les décisions fondatrices de l’empire almoravide. Elle gouverne sans titre, mais avec autorité. Lalla Aïcha (1919-2011), princesse et fille de Mohammed V, incarne un siècle plus tard une modernité diplomatique inédite : ambassadrice à Londres puis Rome, elle introduit une féminité visible dans l’arène internationale. Touria Chaoui (1936-1956), première aviatrice marocaine et du monde arabe, obtient son brevet à 15 ans et s’éteint assassinée à 19 ans, quelques jours après l’indépendance. Son destin brisé illustre le prix parfois mortel d’une liberté trop en avance.

Aujourd’hui encore, dirigeantes, militantes et entrepreneures négocient un cadre social et religieux qui valorise la piété, l’humilité et la famille, tout en ouvrant des brèches dans les sphères du pouvoir.

IV. Figures françaises : une chaîne d’audace et de retournements (XVᵉ–XXIᵉ siècles)

De Christine de Pizan (1364‑1430) à Sandrine Rousseau (1972‑), la trajectoire française dessine un long récit où chaque génération féminine, par des voies différentes, dispute son droit à l’autorité. Christine de Pizan, au XVe siècle, imagine La Cité des Dames comme espace symbolique d’égalité : par la plume, elle construit une légitimité intellectuelle. Un siècle plus tard, Catherine de Médicis (1519‑1589) exerce la régence au cœur des guerres de Religion ; caricaturée en intrigante, elle incarne pourtant la diplomatie d’État et le maintien de l’équilibre dans une France fracturée.

Au XVIIIᵉ siècle, Olympe de Gouges (1748‑1793) ose publier la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Son exécution rappelle le prix mortel d’une parole féminine qui voulait instituer l’égalité politique. Au XIXᵉ siècle, George Sand (1804‑1876) invente une autre stratégie : pseudonyme masculin, habits d’homme, et surtout l’autorité de la littérature, qui devient tribune et instrument de pouvoir culturel. Au XXᵉ siècle, Simone Veil (1927‑2017) porte dans l’hémicycle la loi légalisant l’IVG (1975) et incarne une autorité morale que la République reconnaît enfin. Quelques années plus tard, Édith Cresson (1934‑) devient Première ministre en 1991 : sa courte expérience dévoile moins ses limites personnelles que la persistance du sexisme institutionnel. Enfin, au XXIᵉ siècle, Sandrine Rousseau politise l’intime et place le féminisme et l’écologie au centre du débat, révélant combien l’égalité reste un champ de tensions.

En les liant, ces figures forment une chaîne : l’imaginaire de Pizan, la pratique d’État de Médicis, la proclamation de Gouges, la culture de Sand, la loi de Veil, le sommet institutionnel de Cresson, et le débat recomposé par Rousseau. Ensemble, elles racontent l’histoire d’une lente mais tenace conquête.

V. Figures marocaines : influences discrètes, ruptures visibles, et l’épreuve des normes (XIᵉ–XXIᵉ siècles)

Du désert almoravide aux institutions du XXIe siècle, les trajectoires marocaines dessinent elles aussi une continuité contrastée. Zaynab an‑Nafzaouiyya (XIᵉ siècle), épouse et conseillère de Youssef Ibn Tachfin, exerce un pouvoir de l’ombre qui façonne les choix fondateurs d’un empire. Neuf siècles plus tard, Lalla Aïcha (1919‑2011) devient ambassadrice, incarnant l’ouverture du Maroc indépendant et brisant la réserve assignée aux princesses. Quelques décennies plus tard, Touria Chaoui (1936‑1956), première aviatrice marocaine et du monde arabe, conquiert le ciel à 15 ans et est assassinée à 19 ans : son destin interrompu reste le symbole d’une audace insupportable aux normes dominantes.

Dans la société civile, Aïcha Chenna (1941‑2022) fonde l’Association Solidarité Féminine et impose la défense des mères célibataires comme question nationale. Dans l’économie, Nezha Hayat (1964‑) accède à la présidence de l’Autorité marocaine du marché des capitaux, introduisant une présence féminine dans un domaine stratégique. Au gouvernement, Bassima Hakkaoui (1960‑) porte la loi 103‑13 contre les violences faites aux femmes : une avancée réelle mais encadrée par un conservatisme persistant. Dans un autre registre, Nawal El Moutawakel (1962‑), championne olympique de 1984 devenue ministre et membre du CIO, fait du sport un tremplin politique et diplomatique. Amina Bouayach (1957‑), actuelle présidente du Conseil national des droits de l’Homme, incarne une voix institutionnelle forte pour les libertés publiques. Enfin, Asma Lamrabet (1961‑), médecin et intellectuelle, plaide pour une lecture égalitaire de l’islam et annonce en 2019 avoir cessé de porter le voile, affirmant la liberté de conviction personnelle : son geste souligne l’épreuve du pouvoir spirituel et intellectuel face aux pressions sociales.

Ces parcours tissent une fresque où se mêlent co‑gouvernance de l’ombre, diplomatie incarnée, héroïsme brisé, militantisme social, percée économique, réformes juridiques, modèles sportifs, défense des droits et réforme religieuse. Ensemble, ils composent une histoire de résistances multiples, toujours freinées mais jamais éteintes.

VI. Ce que disent ces récits croisés France/Maroc

Mises en regard, les deux séries racontent moins deux « retards » et « avances » qu’un continuum d’épreuves. En France, l’État de droit a permis des percées rapides (IVG, accès aux fonctions), mais n’a pas dissous la culture politique masculine : l’épisode Cresson et les polémiques contemporaines autour de nouveaux styles de leadership en témoignent. Au Maroc, des réformes majeures (Moudawana 2004, loi 103-13) coexistent avec des zones d’ombre (participation économique faible, droits incomplets sur le corps), tandis que la société civile et l’intellect prennent souvent l’initiative.

Dans les deux cas, les femmes qui transforment l’histoire combinent trois leviers : la maîtrise du récit (de Pizan, Sand, Lamrabet), la prise sur l’institution (Médicis, Veil, Bouayach, Hayat), et l’effet‑modèle (Chaoui, El Moutawakel, Rousseau). L’égalité ne se contente ni d’un pourcentage de sièges ni d’un symbole isolé : elle procède d’une écologie du pouvoir où le droit, la culture et l’exemple public agissent ensemble.

Ce parallèle révèle aussi la fragilité des acquis. En France, la proportion de femmes à l’Assemblée nationale recule légèrement en 2024, signe que les avancées peuvent être réversibles. Au Maroc, la stagnation autour de 24 % de députées montre qu’une dynamique législative ne suffit pas sans transformation sociale profonde. Les chiffres rappellent que les trajectoires de conquête restent incomplètes.

Enjeu commun : sortir de l’alternative « adopter les codes / les renverser ». L’histoire longue suggère une voie cumulative : infléchir les codes de l’intérieur tout en déployant des narrations qui légitiment d’autres manières d’exercer l’autorité.

Ainsi, l’histoire française éclaire l’histoire marocaine, et inversement. Le pouvoir féminin a souvent été conditionné par l’art de composer avec des normes de modestie, de service et de sacrifice. Deux stratégies émergent : celle de l’ombre (Anne de France, Zaynab an-Nafzaouiyya), efficace mais contrainte ; et celle de la confrontation (Olympe de Gouges, Aïcha Chenna, Asma Lamrabet), risquée mais transformatrice. L’une protège, l’autre fracture ; toutes deux construisent.

Conclusion — Déplacer les lignes, nommer les récits

De la régence d’Anne de France à la Cité des Dames de Christine, de Zaynab à Amina Bouayach, des aviatrices assassinées aux militantes d’aujourd’hui, l’épreuve est double : affronter des structures masculines et défaire des récits qui veulent enfermer les femmes dans la soumission.

L’enjeu n’est plus de « laisser une place » ; il s’agit de reconnaître une légitimité politique et historique. Tant que la parité restera un pourcentage et non un pouvoir effectif, l’égalité demeurera un horizon. La France et le Maroc, chacun à leur manière, rappellent que la conquête féminine du pouvoir est une histoire inachevée. Mais elle est aussi une certitude historique : qu’elles avancent dans l’ombre ou au grand jour, les femmes ont toujours façonné la loi, la diplomatie, la culture, l’économie et la mémoire collective.

Reconnaître cette vérité, c’est non seulement réparer une injustice du passé, mais ouvrir la voie à un futur où l’égalité cesse d’être un combat pour devenir une évidence.

De la France au Maroc, de la Renaissance à nos jours, les femmes transforment le pouvoir entre invisibilité imposée et leadership assumé. Dans cet article général, nous avons évoqué des figures marocaines  et françaises — qui ont dû inventer de nouvelles voies de légitimité.

Les exemples locaux de Bouznika et même de Drancy, eux, montrent que la bataille continue, jusque dans les institutions locales, où les normes sociales et la faible transparence freinent toute dynamique réelle de parité.

https://labeillemedia.com/2025/10/01/drancy-et-bouznika-parite-de-facade-ou-pouvoir-reel/

Hanan Zahouani

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