(Vers une écologie sociale de la lecture — Base de dossier pour think tanks et acteurs culturels)

Introduction

La crise contemporaine du livre, telle qu’elle a été mise en lumière dans notre Diagnostic Bennani, dépasse la simple question de la production ou de la consommation culturelle. Elle engage des conditions sociales, territoriales et pratiques qui déterminent la présence réelle de l’écrit dans la vie quotidienne. Ce deuxième article se donne pour objectif de proposer une analyse stratégique de la circulation de l’écrit, non plus comme simple objet culturel, mais comme infrastructure sociale de sens.

Il servira de base à l’envoi d’un dossier à des think tanks et laboratoires d’idées (Fondation Jean‑Jaurès, Institut Rousseau, Décider Ensemble, Policy Center for the New South, Pôles de coopération culturelle Maroc, AMGE‑Caravane), à des associations et réseaux de médiation (Fondation Hassan II pour les MRE, associations de parents et clubs de lecture, Front de Mères), ainsi qu’aux acteurs politiques et culturels franco‑marocains, afin d’alimenter des réflexions et des actions concrètes sur la circulation sociale et territoriale de l’écrit.

I. Les lieux réels de vie : redéfinir l’espace de l’écrit

La ville comme écosystème textuel

La dynamique du livre au Maroc met en évidence des fractures territoriales significatives. Alors que des événements comme le Salon International de l’Édition et du Livre à Rabat attirent chaque année lecteurs et professionnels — plus de 700 exposants représentant près de 48 pays — les espaces de lecture structurés restent concentrés dans les grandes métropoles, avec des réseaux de diffusion limités en zones rurales ou périphériques.

Par ailleurs, la ville de Rabat a été désignée Capitale Mondiale du Livre UNESCO 2026, ce qui souligne symboliquement le rôle culturel du livre tout en révélant qu’il existe un éventail de lieux physiques (bibliothèques, librairies, espaces culturels) autour desquels il est possible de reconstruire un maillage social de l’écrit — si l’on pense ces lieux non comme isolés, mais comme des éléments d’un écosystème textuel imbriqué à la vie urbaine.

Les micros lieux de friction symbolique

Au-delà des grands espaces institutionnels, il existe des micro‑lieux dans lesquels l’écrit peut surgir sans être « institutionnalisé ».

Ces lieux — espaces d’affichage collaboratif, kiosques, zones de marché, cafés avec coins de lecture informels — produisent des rencontres imprévues avec le texte, facilitant un contact social avec l’écrit qui n’est ni planifié ni structuré hiérarchiquement.

Considérer ces micro lieux comme des points d’entrée pour des politiques de médiation permet de penser une circulation de l’écrit qui ne repose pas seulement sur les institutions formelles mais aussi sur des formes d’accès plus spontanées et participatives.

Au‑delà des lieux physiques : lieux virtuels et hybrides

La transition numérique dans le secteur du livre marocain illustre une évolution contrastée : d’un côté, le pays a récemment enrichi les bibliothèques publiques de centaines de milliers de livres électroniques disponibles en téléchargement, facilitant l’accès à distance à un large corpus culturel ; de l’autre, l’adoption de ces ressources numériques reste embryonnaire face à un lectorat qui, en moyenne, consacre très peu de temps à la lecture organisée.

Penser les espaces numériques non comme des substituts aux lieux physiques mais comme des extensions hybrides de ces derniers est fondamental dans une stratégie qui vise à relier lecture et vie sociale actuelle.

II. Les pratiques sociales de l’écrit : du geste isolé à l’acte partagé

Lecture collective, spectacles de lecture et rituels partagés

L’écrit ne retrouve sa vitalité que lorsqu’il cesse d’être une pratique privée isolée. Des initiatives locales de lectures publiques, cercles de lecture, discussions collectives autour d’un texte montrent qu’il est possible de baliser des gestes sociaux autour de la lecture, rapprochant des individus dans une expérience partagée du sens.

Des groupes informels emergent spontanément dans des villes comme Rabat, où des collectifs se rassemblent pour lire, réfléchir et échanger — ce qui suggère que des pratiques sociales de l’écrit peuvent être co‑construites sans dépendre exclusivement d’institutions centralisées.

Circulation informelle vs circuits institutionnels

La circulation informelle du livre — qu’il s’agisse d’échanges interpersonnels, de photocopies partagées ou de pratiques de piraterie culturelle — révèle une tension entre les besoins sociaux réels et les circuits institutionnels formels. Dans le contexte marocain, la distribution du livre reste concentrée dans quelques grandes villes, ce qui restreint son accessibilité dans les zones périphériques.

Cette tension appelle une réflexion stratégique : comment intégrer les pratiques informelles dans une vision plus structurée de la diffusion, sans stigmatiser ces pratiques comme simples déviances, mais en reconnaissant qu’elles occupent une fonction sociale réelle dans la circulation du savoir.

L’écriture comme acte de participation

L’écriture ne doit pas être réduite à la production d’un livre imprimé ; elle peut être pensée comme un acte de participation collective au sens partagé : micro‑éditoriaux, journaux de voisinage, carnets partagés dans les lieux publics deviennent des incarnations concrètes de l’écrit comme infrastructure sociale.

La médiation et l’éducation : reconstruire des passerelles

A. Médiateurs pluriels

La médiation ne peut être confiée uniquement à des bibliothécaires ou à des libraires ; elle implique des médiateurs sociaux capables de s’insérer dans des contextes variés : associations locales, maisons de quartier, cafés culturels et tiers‑lieux. Une médiation ancrée dans le quotidien des gens est essentielle pour transformer des occasions ponctuelles de lecture en habitudes sociales durables.

B. Design des événements et temporalités de l’écrit

Penser la lecture comme événement social signifie imaginer des formats qui rompent avec la logique de consommation passive. Flash readings, duplex lecture‑atelier, lectures participatives en espaces semi‑ouverts font émerger des temporalités de l’écrit qui trouvent leur place dans la vie sociale contemporaine.

C. Éducation et attention

Une politique de promotion durable de l’écrit doit aussi intégrer la question de l’attention : apprendre à lire ne se limite pas à maîtriser un code, mais à développer des habitus d’attention longue, indispensables pour que l’écrit devienne partie intégrante des gestes ordinaires de la vie.

IV. Vers une politique culturelle orientée par les vies réelles

Politiques publiques au service de la circulation, pas seulement de la production

L’expérience marocaine montre que soutenir uniquement la production — subventions, salons, prix littéraires — ne suffit pas à assurer une circulation sociale effective de l’écrit. Il est nécessaire de concevoir des politiques ciblées sur :

la circulation territoriale des livres (bibliothèques itinérantes, micro‑bibliothèques de quartier), le soutien aux médiations locales, l’intégration de la lecture dans des projets urbains et communautaires.

Incitations à l’appropriation sociale

Des initiatives comme les fêtes de la lecture dans les quartiers, les résidences de médiateurs culturels ou encore des programmes spécifiques pour les écoles et les familles créent des environnements propices à l’attachement social à l’écrit.

Évaluer l’impact autrement

Les indicateurs classiques (nombre de livres publiés, tirages, salons) doivent être complétés par des mesures de rencontres sociales avec l’écrit : diversité des publics, fréquence des pratiques, temps d’engagement effectif, appropriation collective.

Conclusion

Repenser la diffusion de l’écrit depuis les lieux réels de vie ne consiste pas à « sauver le livre » en soi, mais à réorganiser les conditions sociales et spatiales de sa présence dans les existences concrètes. Une telle politique culturelle nécessite des alliances entre acteurs publics, associations, chercheurs et citoyens pour inscrire l’écrit durablement dans les pratiques sociales de notre époque.

Car finalement, ce n’est pas seulement la lecture qu’il faut promouvoir, mais la circulation sociale du sens, dans tous les lieux où la vie se déroule.

Hanan Zahouani

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