Nawel Boumehdi est une femme politique. Et c’est par là qu’il faut commencer.

Nawel Boumehdi n’est pas seulement une plume acérée sur X, ni seulement une organisatrice de cafés littéraires à Nice qui préside l’association Regards Croisés.
Elle est une femme politique au sens plein : quelqu’un qui prend la parole pour défendre, interroger, proposer et qui agit concrètement. Une voix qui se situe dans l’espace public, qui revendique des causes et qui sait que chaque mot est un choix stratégique.
L’humour comme affirmation
Moi, je ne dirais pas que j’ai été étonnée.
Dès que j’ai vu son tweet sur le Nutella, j’ai compris que j’avais affaire à une femme atypique. Parce que ce n’est pas anodin de se permettre l’autodérision et la légèreté dans un espace où l’on attend des femmes politiques qu’elles soient toujours sérieuses, défensives ou en sur-justification.
Son humour, c’est une façon de tracer sa liberté : ne pas se plier aux codes qu’on voudrait lui imposer, ni aux critiques qu’on lui adresse. Ses talons rouges, qu’on lui reproche parfois, relèvent du même esprit : elle les porte, les assume, et s’en moque. On retrouve cette même veine dans d’autres tweets, comme celui sur ses chats préférant les bâches aux coussins d’animalerie.
Du Nutella à Arendt : la densité derrière le rire
Et derrière, il y avait plus dense.
En parcourant les tweets de Nawel Boumehdi, j’ai découvert une autre dimension que je ne connaissais pas encore : celle qui cite Hannah Arendt pour interroger les totalitarismes, qui convoque Platon et Dostoïevski pour éclairer le présent, et qui anime à Nice des cafés littéraires et concours de plaidoiries citoyennes avec son association Regards Croisés. Une femme politique qui ne sépare pas la culture de l’action, ni le rire de la réflexion.
Quand Dostoïevski rencontre Platon
Convoquer Dostoïevski et Platon dans un même espace, c’est déjà un geste singulier.
L’un écrit avec une fièvre hachée, chaotique, où les voix intérieures se contredisent et s’affrontent. L’autre construit ses dialogues dans un cadre rationnel, cherchant l’ordre et l’idéal. Deux écritures aux antipodes, et pourtant une même quête : comprendre comment l’être humain affronte la vérité.
Et pour mesurer ce contraste, il faut rappeler que Dostoïevski, déjà de son vivant, faisait figure d’exception. À une époque où ses contemporains européens — Balzac ou Flaubert en France, Dickens en Angleterre — développaient une écriture réaliste, descriptive et structurée, lui plongeait dans les gouffres psychologiques et les contradictions intérieures. Là où Balzac dressait des fresques sociales minutieuses, Dostoïevski ouvrait des abîmes existentiels. Là où Flaubert cherchait la perfection formelle et l’équilibre de la phrase, lui laissait déborder le chaos de la conscience humaine.
C’est ce mélange qui intrigue. Le choix de Nawel Boumehdi de convoquer à la fois l’antithèse stylistique européenne et le père fondateur de la dialectique philosophique dit quelque chose de son positionnement : assumer la contradiction, faire dialoguer le chaos intérieur et l’idéal rationnel. Exactement ce que l’on attend d’un café philosophique : faire se confronter des mondes qui ne devraient pas se rencontrer.
Maroc–Palestine, le combat indissociable d’une femme politique
Peu de personnalités publiques et politiques qui osent afficher clairement une double posture sont visibles aux yeux des anticolonialistes. Défendre le Maroc, notamment sur le Sahara, tout en restant pleinement engagés pour la Palestine. Boumehdi assume cette articulation sans détour.
Surtout, son positionnement rappelle une évidence qu’on oublie trop souvent : défendre le Maroc et défendre la Palestine ne sont pas des causes contradictoires. En réalité, elles ne s’opposent pas. Mais dans l’espace public français, elles sont trop souvent présentées comme incompatibles. Défendre le Maroc serait une forme de repli nationaliste, défendre la Palestine une forme de militantisme global. Nawel Boumehdi prouve que l’on peut être les deux à la fois, sans contradiction. Et c’est peut-être ça qui surprend, alors que cela devrait être normal.
Le mot “Maghreb”, un héritage à questionner
Elle refuse l’usage trop vague du mot Maghreb pour rappeler avec fermeté : Achraf Hakimi est marocain, pas maghrébin.
Derrière ce refus, il n’y a pas seulement une précision géographique : c’est une revendication identitaire et politique. Car le terme « Maghreb », lui, est un héritage des cartographies coloniales. Il a été imposé pour regrouper l’Afrique du Nord sous une même étiquette, en effaçant les particularités historiques et politiques de chaque pays. Revendiquer l’identité marocaine, ce n’est donc pas rejeter l’autre, c’est affirmer une histoire propre, une singularité.
Pour aller plus loin sur l’histoire coloniale du terme Maghreb, voir cet article d’Orient XXI : Le Maghreb, une invention coloniale française.
Et cette revendication pose une question plus large, que l’on pourrait lui adresser directement : Quel terme, alors, vous semble le plus juste ? « Nord-Africain » ? « Marocain » tout simplement ? Parce qu’ici, en France, beaucoup d’entre nous, dits « franco-maghrébins », se débattent avec des mots qui nous définissent mal.
Alors Nawel « Raconte-nous tes tweets »

C’est à ce moment-là que j’ai eu envie de l’interroger. Parce que tout cela raconte une cohérence. Derrière ces mots se tient à la fois une liberté de ton, une audace philosophique et un positionnement politique fort. Mais il y a aussi quelque chose de plus intime : une sensibilité intérieure brute qui transparaît alignée. Convoquer Dostoïevski et Platon dans un même espace, assumer son identité religieuse et ses codes vestimentaires, jouer des références européennes comme de ses racines marocaines… tout cela dit quelque chose de son rapport au monde.
Elle qui nous parle de regards croisés navigue entre des univers qu’on voudrait souvent cloisonner : le chaos haché de Dostoïevski et la rationalité ordonnée de Platon, la rigueur d’Arendt et la légèreté d’un tweet humoristique. Là où la pression populaire — surtout sur les réseaux — pousse à adopter une identité figée, elle semble faire exploser ces barrières. Comme si, par sa sensibilité brute, elle se permettait d’être tout à la fois : philosophe et militante, musulmane et européenne, marocaine et universelle. J’ai l’impression qu’elle a toujours été « débloquée », au sens de libérée de ces carcans.
Un croisement qui devient cohérence
La question n’est pas celle de l’étonnement, mais du croisement.
Comment une femme politique peut-elle passer d’un tweet sur le Nutella à une réflexion sur Arendt ? Comment mêler le chaos de Dostoïevski et l’idéal de Platon dans un même fil ? Comment assumer à la fois son patriotisme marocain et son engagement pour la Palestine, là où tant voudraient nous faire croire que ces deux causes s’excluent ?
Chez Nawel, l’humour n’est pas un détour, c’est une porte d’entrée. Derrière, il y a une militante du langage et une femme politique qui ne corrige pas seulement un mot, mais tout un héritage de récits coloniaux. Elle assume son identité marocaine, sans effacer les autres, et interroge à sa manière ce que veut dire être « Nord-Africain » en France aujourd’hui.
Peut-être est-ce là sa force : non pas d’être atypique, mais de rendre visible ce croisement de registres, de causes et de références. Un croisement qui, chez elle, devient une cohérence — et même une force, à la fois pour la France et pour le Maroc.
Hanan Zahouani



