(et pourquoi ce n’est pas une honte, mais un chantier)

Ce qui s’est vraiment passé lors de la finale

La finale de la CAN 2025 restera dans les mémoires, non pas pour un but d’anthologie ou une démonstration tactique, mais pour une fin de match sous haute tension.

À quelques minutes du terme, alors que la pression est maximale, une décision arbitrale fait basculer la rencontre dans une zone grise : contestations prolongées, bancs qui s’agitent, entraîneurs qui sortent de leur zone, joueurs qui encerclent l’arbitre, arrêt de jeu prolongé, public incandescent.

Ce n’est pas un effondrement du football africain.

C’est un moment où le jeu dépasse les cadres censés le contenir. Ce n’est pas le chaos qui est en cause. C’est la faiblesse des dispositifs pour l’absorber.

Et immédiatement, la sentence tombe, facile, paresseuse :

« La honte du football africain. »

Non.

Ce qui est honteux, ce n’est pas ce que l’on a vu. Ce qui est honteux, c’est le regard que certains portent dessus.

1. Ce n’est pas un problème de football, c’est un problème d’architecture

Sur le terrain, la CAN 2025 a été d’un niveau élevé :

rythme intense, pressing structuré, transitions rapides, variété tactique entre blocs bas, jeu direct et jeu de possession.

Le décalage est ailleurs : organisation, arbitrage, gestion des temps faibles, protection des officiels, communication de crise, coordination CAF–FIFA

Autrement dit :

le logiciel institutionnel n’a pas suivi la montée en puissance du jeu.

Exemples concrets CAN 2025 :

– Temps d’arrêt mal maîtrisés

– VAR utilisée de manière irrégulière selon les matchs

– Absence de pédagogie arbitrale après certaines décisions

– Sécurité inégale autour des bancs et arbitres

– Incohérence dans l’application des sanctions disciplinaires

Et ce n’est pas nouveau.

CAN 2019 : Sénégal–Tunisie, pénalty imaginaire annulé, polémique internationale.

CAN 2021 : Égypte–Maroc, arbitrage contesté mais surtout incapacité à apaiser la tension.

CAN 2015 : boycott du Maroc, tournoi déplacé, CAF fragilisée politiquement.

À chaque fois, le jeu est là.

Ce qui vacille, ce sont les structures.

Et ça, ce n’est pas une honte.

C’est un retard structurel, hérité de décennies de sous-investissement, de dépendance extérieure, et parfois de gouvernance personnalisée plutôt qu’institutionnalisée.

2. Le faux procès du “football africain émotionnel”

Quand un entraîneur européen sort de sa zone technique, crie, harangue, déstabilise l’adversaire : Quel leadership ! Quel caractère !

Quand un entraîneur africain fait la même chose : C’est folklorique, pas professionnel, honteux.

Ce n’est pas le comportement qui dérange.

C’est qui l’adopte.

Le football africain est observé à travers un prisme postcolonial implicite :

on attend de lui qu’il soit soit spectaculaire et docile, soit discipliné et silencieux. Mais pas affirmé. Pas souverain. Pas conflictuel. Or le conflit est constitutif du sport de haut niveau. L’émotion n’est pas un déficit de civilisation.

C’est une énergie sociale brute, qui doit être encadrée, pas niée.

3. Lecture sociologique : le football comme scène de réparation symbolique

Dans de nombreuses sociétés africaines, le football n’est pas qu’un jeu.C’est un espace de réparation symbolique :

– réparation face aux humiliations coloniales passées

– réparation face aux déséquilibres économiques actuels

– réparation face à l’invisibilisation politique

– réparation face à la domination médiatique occidentale

Chaque match devient un espace de requalification collective :

“On existe. On vaut. On peut.”

Cela explique la charge émotionnelle extrême des grandes compétitions africaines : le football y condense ce que d’autres espaces politiques ou économiques ne permettent pas encore d’exprimer pleinement.

Ce n’est pas du “désordre”. C’est du politique à l’état brut qui cherche ses formes.

4. Lecture anthropologique : autorité, corps, rituel et débordement

Dans beaucoup de cultures africaines, l’autorité n’est pas abstraite, elle est incarnée, visible, négociée dans l’espace social.

L’arbitre, figure de l’autorité sportive, n’est donc pas seulement perçu comme un technicien neutre, mais comme une figure relationnelle, intégrée dans un rapport social, affectif, parfois conflictuel.

Quand les cadres sont faibles, l’autorité est contestée corporellement :

– on entoure

– on interpelle

– on conteste physiquement

– on théâtralise

Ce n’est pas de l’anarchie.

C’est une forme primitive de négociation du pouvoir. Ce que le football africain doit faire, ce n’est pas “se civiliser”.

C’est institutionnaliser ses propres formes d’autorité, compatibles avec ses cultures, sans copier mécaniquement les modèles européens.

5. Le vrai scandale : l’absence de protection institutionnelle

Ce qui choque dans cette finale, ce n’est pas l’émotion. C’est le manque de cadres solides pour la canaliser.

Où sont les procédures claires ?

Où est la CAF dans la gestion en temps réel ?

Où est la FIFA dans l’accompagnement structurel, au lieu du simple contrôle disciplinaire ?

On ne construit pas un football continental en sanctionnant après coup.

On le construit en :

– formant massivement les arbitres africains au plus haut niveau

– professionnalisant les staffs techniques et administratifs

– protégeant réellement les officiels

– modernisant les règlements disciplinaires

– sécurisant les environnements de match

– stabilisant les calendriers

– rendant les décisions lisibles pour le public

Là est le chantier. Pas dans les cris.

6. Ce que cette finale dit vraiment de l’Afrique

Elle dit que :

– L’Afrique ne joue plus pour participer

– Elle joue pour gagner

– Elle joue pour peser

– Elle joue pour exister politiquement dans le football mondial

Et quand on commence à peser,

on dérange,

on est scruté,

on est jugé plus durement,

on est attendu au tournant.

C’est le signe qu’on est entré dans la cour des grands.

7. Réparer, oui — s’auto-flageller, non

Oui, il faut réparer.

Mais réparer par le haut, pas par l’humiliation.

Réparer par :

– la compétence

– la formation

– la gouvernance

– la responsabilité collective

Pas par le mépris de soi ni par la reprise des clichés coloniaux recyclés. Dire “c’est la honte de l’Afrique”, ce n’est pas exiger mieux.

C’est accepter les catégories de pensée de ceux qui n’ont jamais voulu qu’elle réussisse.

Conclusion – Ce n’est pas un naufrage, c’est un virage

Ce que cette finale nous dit, ce n’est pas que l’Afrique “n’est pas prête”. C’est qu’elle est trop avancée pour ses structures actuelles. Et ça, c’est exactement le moment où il faut investir, réformer, consolider.

Pas renier.

Pas s’excuser.

Pas s’abaisser.

Mais construire.

Bravo au peuple sénégalais et à son équipe nationale,

1000 et Un Bravo

Hanan Zahouani

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