Pendant des décennies, Olive et Tom a façonné notre imaginaire du football.

Un football héroïque, lisible, presque moral : des gentils, des méchants, des rivalités nettes, des victoires construites sur le mérite, la persévérance et l’esprit d’équipe. Un football où le génie est toujours récupérable par le collectif, où l’excès est canalisé, où la créativité finit toujours par rentrer dans le cadre.

Mais le football réel n’est pas un dessin animé. Et la CAN 2025 en a offert une démonstration brutale.

Car pendant que les sélections s’affrontaient, pendant que les récits officiels célébraient les projets collectifs, les cadres tactiques et les équilibres institutionnels, deux figures majeures du football contemporain regardaient la compétition depuis l’extérieur :

Hakim Ziyech et Youcef Belaïli n’ont pas été sélectionnés pour cette CAN.

L’équipe d’Algérie lui a malgré tout adressé un message sur X : « La Fédération algérienne de football, présidée par M. Walid Sadi, et l’ensemble du staff de l’équipe nationale, dirigé par le sélectionneur national Vladimir Petkovic, souhaitent un prompt rétablissement à notre joueur international Youcef Belaïli ».

Deux joueurs connus pour avoir porté leur pays dans des matchs décisifs.Deux joueurs capables de faire basculer un match sur une inspiration. Deux joueurs dont le patriotisme, l’engagement et la centralité sportive ne sont pas discutables.

Et pourtant, absents.

À ce tableau s’ajoute Hatem Ben Arfa, qui illustre parfaitement ce que le football fait aux génies incompris. Même s’il ne pouvait pas être sélectionné pour la CAN 2025, son parcours reste un exemple limpide : un joueur immense, talentueux, jamais intégré dans un système figé, et dont le génie déstabilise les normes institutionnelles.

Pas pour un déclin technique évident. Pas parce qu’ils seraient devenus marginaux sur le plan du jeu. Mais parce qu’ils incarnent une autre manière d’être footballeur, une autre relation au collectif, au pouvoir sportif, à la norme.

Ziyech, Ben Arfa et Belaïli appartiennent à cette catégorie. Trois trajectoires différentes, trois contextes distincts, mais une même fonction symbolique : révéler ce que le football moderne tolère mal — le génie qui ne se dissout pas dans la norme.

Le génie que le système ne sait pas aimer

Le football contemporain n’a pas peur du talent.

Il en a besoin, il le valorise, il le met en vitrine — Ballons d’or, campagnes marketing, storytelling de superstars.

Ce qu’il craint, en revanche, c’est le talent qui ne se laisse pas discipliner, celui qui ne se contente pas d’exécuter, mais revendique une souveraineté sur le jeu, sur son rôle, sur sa place.

Dans la sociologie du sport, le football est étudié comme un espace social structuré par des rapports de pouvoir et des normes institutionnelles, où l’individu se trouve constamment en tension entre créativité personnelle et attentes collectives ; cette tension est au cœur de la compréhension des trajectoires des joueurs qui sortent du cadre standardisé de la performance sportive.

Le football est devenu une industrie de gestion :

• des corps, des images, des trajectoires, des discours.

• On y valorise des profils adaptables, prévisibles, intégrables dans des projets collectifs définis par avance.

• La créativité y est admise, à condition d’être compatible avec la structure, la hiérarchie et la communication.

Une récente étude sociologique sur la créativité dans le football professionnel souligne que le sentiment d’appartenance à un collectif — façonné par la culture organisationnelle — est l’un des principaux facteurs qui permettent à un joueur de développer son expression créative sur le terrain : sans cela, la créativité individuelle est plus difficile à soutenir.

Ziyech, Ben Arfa et Belaïli ne sont pas rejetés parce qu’ils manquent de talent, mais parce qu’ils excèdent ce cadre.

Ils rappellent que le football n’est pas seulement une mécanique collective, mais aussi un espace de création individuelle, de conflits symboliques, de tensions politiques.

Ziyech, ou le génie politique

Hakim Ziyech n’est pas un joueur conflictuel par tempérament capricieux. Il est conflictuel par rapport au sens qu’il donne à son engagement.

Formé aux Pays-Bas, révélé à l’Ajax avec une demi-finale de Ligue des champions en 2019, vainqueur de titres nationaux, Ziyech arrive en sélection marocaine avec un statut de leader créatif européen. Très vite, il devient celui par qui passe l’animation, la dernière passe, la frappe décisive.

Son parcours en sélection marocaine, marqué par une rupture brutale puis un retour, a souvent été réduit à une affaire d’ego ou de discipline. En réalité, ce qui se joue est bien plus profond : un désaccord sur la place réelle du joueur dans le projet collectif, sur la reconnaissance symbolique de son rôle, sur la dignité accordée à celui qui fait basculer le jeu.

Lorsque Ziyech est écarté par Vahid Halilhodžić, le Maroc est privé de son créateur principal.

Lorsqu’il revient sous Regragui, il est l’un des artisans majeurs du parcours historique du Maroc à la Coupe du monde 2022 : but contre le Canada, maîtrise contre l’Espagne, leadership discret mais déterminant jusqu’en demi-finale.

Ziyech ne se contente pas d’être utile, il veut être reconnu comme central.

Et lorsque cette centralité est niée, minimisée ou instrumentalisée, il ne transige pas.

Il incarne une figure rare : le joueur qui considère que le football n’est pas neutre, que les choix sportifs sont aussi des choix politiques, au sens noble du terme — des choix qui disent qui compte, qui décide, qui est autorisé à exister pleinement dans le récit collectif.

Ziyech ne refuse pas l’autorité. Il refuse l’autorité vide de sens. C’est sans doute, lui, le plus politique.

Ben Arfa, ou le génie que le système n’a jamais su penser

Bien qu’il ne puisse plus être sélectionné pour la CAN 2025, Ben Arfa illustre parfaitement la manière dont le football moderne traite ceux qui excèdent les cadres normatifs.

Hatem Ben Arfa est sans doute l’un des plus grands malentendus du football français.

Champion d’Europe U17 avec la France en 2004, aux côtés de Benzema et Nasri, il est présenté très tôt comme un prodige absolu. À Lyon puis à Marseille, il fascine par sa capacité à éliminer plusieurs adversaires, à déséquilibrer seul une défense, à créer l’irréductible.

Il n’a jamais cessé d’être présenté comme un talent « gâché », un joueur « ingérable », incapable de s’inscrire dans la durée. Mais cette lecture masque l’essentiel : ce n’est pas Ben Arfa qui n’a pas su s’adapter au système, c’est le système qui n’a jamais su quoi faire de lui.

À Newcastle, il est élu joueur de la saison.

À Nice, en 2016, il marque 17 buts et porte seul son équipe en Ligue des champions.

Et pourtant, au PSG, il est mis à l’écart sans justification sportive claire, comme si son jeu libre était devenu incompatible avec une organisation trop verrouillée.

Formé dans un modèle qui valorise la rigueur tactique, la répétition des schémas et la discipline collective, Ben Arfa portait un jeu qui excédait ces cadres : un jeu de rupture, de dribble, d’improvisation, de déséquilibre volontaire.

Son problème n’était pas l’indiscipline morale, mais l’indiscipline structurelle :

il jouait hors grammaire dominante.

Plutôt que de penser ce type de joueur comme une richesse à intégrer autrement, le football français a souvent préféré le marginaliser, le corriger, ou s’en débarrasser. Non parce qu’il ne pouvait pas réussir, mais parce qu’il obligeait à repenser le cadre lui-même.

Ben Arfa incarne ainsi une vérité inconfortable :

le football moderne préfère souvent sacrifier le génie plutôt que transformer ses normes pour l’accueillir.

Belaïli, ou le génie populaire irréductible

Youcef Belaïli est une autre figure encore : plus brute, plus frontale, plus dérangeante.

Formé en Algérie, révélé à l’ES Tunis, Belaïli devient un héros populaire lors de la CAN 2019.

Il est buteur décisif contre le Nigeria en demi-finale, acteur majeur du sacre algérien, porté par un football fait de ruse, de provocation, d’audace permanente.

Il ne s’inscrit pas dans une logique de négociation avec le système, mais dans une confrontation permanente avec lui. Son football est charnel, excessif, imprévisible. Il est le produit d’une culture du jeu où la ruse, l’audace, la provocation et l’émotion sont indissociables de la performance.

Lors de la Coupe arabe 2021, il marque contre le Maroc dans un match à haute charge symbolique, illustrant une nouvelle fois sa capacité à surgir dans les moments où la tension est maximale.

Belaïli ne joue pas seulement au football, il performe une identité : il illustre comment le jeu peut être une forme expressive de l’être social, ancrée dans des valeurs culturelles qui dépassent les logiques strictement techniques ou institutionnelles.

Et cette identité déborde sans cesse les cadres du professionnalisme standardisé. C’est ce qui en fait une idole populaire autant qu’un cauchemar institutionnel.

Il rappelle que le football n’est pas qu’un métier, ni qu’un spectacle, mais aussi une culture vivante, conflictuelle, parfois incontrôlable.

Là où Ziyech politise le cadre, là où Ben Arfa en révèle les limites structurelles, Belaïli en incarne la résistance populaire.

Le chaos comme révélateur, pas comme honte

Dans les discours dominants, le chaos est toujours présenté comme une anomalie : erreurs d’arbitrage, désorganisation, tensions, débordements.

Quelque chose qu’il faudrait effacer pour faire entrer le football dans les standards d’un produit propre, exportable, maîtrisé.

Mais le chaos n’est pas extérieur au football. Il en est une composante constitutive.

Ce que révèlent Ziyech, Ben Arfa et Belaïli, chacun à leur manière, c’est que le football n’est jamais seulement un jeu réglé : il est aussi un espace de lutte pour la reconnaissance, pour la dignité, pour la définition même de ce que doit être le jeu.

Le chaos n’est pas l’ennemi du football.

Il en est souvent le langage politique.

Ce qu’Olive et Tom ne pouvaient pas raconter

Olive et Tom racontait un football où tout finit toujours par rentrer dans l’ordre :

le héros triomphe, le collectif absorbe les excès, la morale est sauve.

Mais le football réel produit aussi des figures qui refusent cet apaisement narratif.

Des joueurs qui ne veulent pas être des personnages secondaires dans une histoire écrite sans eux. Des joueurs qui rappellent que le jeu est aussi un champ de tensions, de conflits et de créations irréductibles.

Le problème n’est pas que Ziyech, Ben Arfa et Belaïli soient ingérables.

Le problème est que le football moderne ne sait plus quoi faire de ceux qui refusent d’être simplement gérés.

Et peut-être est-ce précisément pour cela qu’ils comptent tant.

Parce qu’ils nous rappellent que le football, avant d’être un produit, reste un langage : parfois indocile, souvent dérangeant, mais toujours profondément humain.

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