Supporters, rues, cafés : comprendre où est vraiment le public

📊 La CAN vue d’en bas — chiffres clés

• 69 % des Marocains suivent les matchs de la CAN à domicile • 34 % regardent les matchs dans les cafés • 14 % seulement assistent aux matchs au stade • La majorité des supporters africains ne se déplacent pas entre pays pour suivre leur sélection • La CAN est massivement suivie, mais majoritairement hors enceintes sportives •

L’affluence en tribunes dépend principalement : de la présence de l’équipe hôte de la diaspora locale de l’accessibilité économique. Dès les premiers matchs, des images de tribunes clairsemées ont circulé. Elles ont parfois été lues comme un désintérêt. C’est une erreur d’analyse.

Car la vraie question n’est pas où sont les supporters, mais comment et où se vit aujourd’hui la CAN.

I. Les tribunes vides : un mauvais indicateur

Prenons un exemple précis : Égypte – Zimbabwe.

Un match entre une grande nation du football africain et une sélection disposant de peu de supporters capables de se déplacer.

Résultat : un stade largement vide, sans que cela ne dise quoi que ce soit :

de l’intérêt pour la CAN, de l’attachement au football, ni même de la popularité de l’équipe égyptienne à l’échelle continentale.

Ce type de configuration existe depuis toujours à la CAN : lorsqu’aucune des équipes n’a de base locale ou diasporique forte, le stade ne se remplit pas mécaniquement.

II. Une sociologie du supporter africain peu mobile

Contrairement aux compétitions européennes, la CAN repose sur une réalité structurelle spécifique :

la mobilité interafricaine reste limitée, les coûts de transport aérien sont élevés, les visas et les frontières constituent des obstacles concrets, les diasporas africaines sont rarement concentrées dans le pays hôte.

Conséquence directe : hors pays organisateur, les supporters voyagent peu pour suivre leur sélection.

Ce phénomène ne concerne pas le Maroc. Il concerne toutes les CAN, quels que soient le pays et le contexte.

III. Prix des billets : un facteur réel, mais mal posé

Oui, le prix des billets joue un rôle. Mais l’enjeu n’est pas seulement le niveau du tarif, c’est le rapport coût / expérience.

Pour un supporter moyen, aller au stade implique : un billet, un déplacement parfois long, des horaires contraignants, des dépenses annexes.

Face à cela, l’alternative est simple : café de quartier, écran partagé, ambiance collective, coût maîtrisé, flexibilité totale.

Le choix n’est ni affectif ni symbolique.

Il est rationnel et économique.

IV. Où se vit réellement la CAN

À Casablanca, les cafés de Derb Sultan, Maarif ou Sidi Moumen sont pleins les soirs de match.

À Rabat, Agdal et Yacoub El Mansour deviennent des lieux de débats continus.

À Marrakech, cafés de la médina et de Guéliz vibrent avant, pendant et après le coup de sifflet.

À Tanger, Fès ou Meknès, la rue prolonge le match.

La CAN se vit :

dans les discussions, dans les réactions collectives, dans les klaxons, dans les rassemblements spontanés.

Le stade montre.

Le café et la rue font vivre.

V. CAN, Euro, Coupe du monde : des modèles incomparables

Comparer la CAN à l’Euro ou à la Coupe du monde est une erreur fréquente.

Euro / Coupe du monde (Europe)

forte mobilité intra-continentale, réseaux ferroviaires et aériens denses, pouvoir d’achat plus élevé, voyages supporters intégrés à l’expérience sportive.

Les tribunes se remplissent même pour des matchs neutres.

CAN (Afrique)

mobilité régionale limitée et coûteuse, frontières et visas contraignants, diasporas peu présentes dans le pays hôte, public local peu concerné par certaines affiches.

L’affluence dépend surtout :

de l’équipe du pays organisateur, de la présence diasporique, de l’accessibilité économique. Même sport, réalités structurelles radicalement différentes.

VI. Le stade comme produit, le public comme variable

La CAN contemporaine est pensée selon un modèle événementiel mondialisé :

grandes enceintes, normes internationales, mise en scène télévisuelle, logique de vitrine.

Mais ce modèle suppose :

un public mobile, solvable, disponible.

Or, le public africain est :

massivement présent, mais autrement, selon des usages collectifs et décentralisés.

Quand les tribunes ne sont pas pleines, ce n’est pas le public qui manque. C’est le modèle qui ne correspond pas entièrement à ses pratiques.

VII. Lecture politique : ce que la CAN révèle

La CAN met en lumière une tension fondamentale : d’un côté, des États et des institutions qui veulent démontrer leur capacité organisationnelle, de l’autre, des sociétés qui vivent le football selon leurs propres codes.

Le risque n’est pas sportif.

Il est structurel : penser l’événement depuis le haut, sans intégrer pleinement les usages du bas. La CAN vue d’en bas pose une question politique simple :

Peut-on continuer à importer des modèles événementiels sans les adapter aux réalités sociales et économiques africaines ?

Conclusion — Changer d’indicateurs, changer de regard

Mesurer la réussite de la CAN uniquement par : le taux de remplissage des stades, l’image télévisuelle, c’est mal lire le football africain.

La ferveur ne se compte pas seulement en billets vendus.

Elle se mesure : dans les cafés pleins, dans les rues animées, dans les discussions quotidiennes, dans la centralité du football dans la vie sociale.

La CAN ne manque pas de public. Elle révèle surtout les limites d’un modèle événementiel pensé sans lui. Et c’est sans doute là que se joue son avenir.

Et après ? Regarder ce que les images font au récit

Ces tribunes clairsemées n’ont pas seulement suscité des débats locaux.

Elles ont aussi été reprises, amplifiées et parfois surinterprétées par des médias internationaux, comme RMC Sport, qui y ont vu un signal à décrypter.

Mais que produisent réellement ces images sur le récit d’une compétition ? Quel impact ont-elles sur la perception du public, des joueurs, des sponsors, des pays hôtes ? Et surtout : que disent-elles du décalage entre l’événement tel qu’il est vécu et tel qu’il est montré ?

👉 C’est ce phénomène précis que nous analyserons dans un prochain article, chiffres à l’appui, pour comprendre comment une image peut parfois raconter autre chose que la réalité qu’elle prétend montrer.

📊 Affluence et mobilité des supporters : Afrique / Europe (repères chiffrés)

Compétitions européennes : Euro / Ligue des nations)

Taux moyen de remplissage des stades : 85 à 95 % • Matchs sans équipe hôte directe : souvent > 70 % de remplissage • Part de supporters venant de l’étranger : 20 à 30 % selon les matchs Mobilité facilitée par : trains transfrontaliers, vols low-cost, absence de visa intra-UE.

Le modèle européen repose sur la circulation des supporters, pas uniquement sur le public local.

CAN : Coupe d’Afrique des Nations

Taux de remplissage très variable : de 20–30 % (matchs sans enjeu local) • à 90 % (matchs du pays hôte) • Matchs sans équipe locale ou diaspora forte : souvent < 40 % • Part de supporters étrangers : faible, souvent marginale Mobilité freinée par : coût élevé des vols, visas, faibles liaisons régionales, pouvoir d’achat.

Le modèle africain repose d’abord sur le public local, pas sur la mobilité continentale.

Ce que disent ces chiffres (et seulement ça)

En Europe, la billetterie est soutenue par la mobilité. En Afrique, l’affluence dépend quasi exclusivement du contexte local. Un stade vide lors d’un match comme Égypte – Zimbabwe n’indique ni désintérêt, ni échec, mais l’absence de public structurellement mobile.

Comparer la CAN à l’Euro sur la base du remplissage des stades, c’est comparer des événements bâtis sur des économies de mobilité radicalement différentes.

Le public africain ne manque pas. Le modèle, lui, suppose une mobilité qui n’existe pas.

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